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chapitre 9 : Le fil du mensonge

Il y a des fils invisibles qui traversent le monde.

Des fils si fins qu’on les confond avec l’air, si discrets qu’on oublie leur présence.

Le mensonge en fait partie.


Au début, ce n’est rien.

Un mot déplacé. Une vérité maquillée. Un silence un peu trop long.

On se dit que ce n’est pas grave. Que ça protège. Que ça évite une douleur.

Je ne parle pas de ces petits arrangements tendres, de ces mensonges-pansements qu’on pose sur l’innocence, dire à l’enfant de ton amie qu’il est le plus beau du monde, par respect, par douceur.

Non.

Je parle du mensonge qui s’installe. Celui qui choisit un territoire et décide d’y faire sa maison.


Le mensonge sérieux ne vient jamais seul.

Il arrive avec une aiguille et un fil.

Il coud. Il rattache. Il noue.


Quand on ment une fois, on ne ment jamais qu’une fois.

On ment pour couvrir le premier mensonge.

Puis pour protéger le second.

Puis pour sauver l’image qu’on a fabriquée.

Et sans s’en rendre compte, on tisse un univers entier : des phrases parallèles, des souvenirs falsifiés, des versions alternatives de soi-même.

Un monde fragile, suspendu à un fil.


Ce fil, au départ, paraît solide.

Il donne l’illusion de tenir, de maintenir l’équilibre.

Mais en réalité, il serre.

Il s’enroule autour des chevilles, autour du cœur, autour de ceux qu’on entraîne avec soi.

Parce que le mensonge n’emprisonne jamais qu’un seul être.

Il prend des otages.

Il englue les proches, les amours, les innocents qui croient marcher sur un sol stable alors qu’ils avancent sur une toile.


Et puis un jour, quelqu’un tire.

Parfois sans intention.

Parfois juste par curiosité.

Une question de trop. Un détail qui cloche. Une vérité qui dépasse.


On tire sur le fil du mensonge, et la pelote se met à tourner.

Tout se déroule.

Les justifications tombent.

Les récits se déchirent.

Ce qui semblait complexe devient soudain limpide : ce n’était pas une erreur, c’était un système.

Pas un accident, mais une architecture.


C’est ça, la violence du mensonge :

il ne s’effondre jamais doucement.

Il se défait d’un coup, dans un bruit sec, en laissant derrière lui un amas de fils emmêlés, de regards brisés, de confiances éventrées.


Et celui qui a menti reste là, au centre du désastre, tenant encore l’extrémité du fil, incapable de comprendre à quel moment il a perdu la possibilité de se libérer.

Parce que plus on ment, moins on sait où commence la vérité.

Et plus on tire tard, plus la chute est brutale.


Le mensonge promet la paix, mais il fabrique la prison.

Il promet le contrôle, mais il prépare la perte.


Et pourtant, la vérité, même nue, même douloureuse, a cette force rare :

elle ne s’enroule pas.

Elle ne retient pas.

Elle libère.


Alors oui, le fil du mensonge est fin.

Presque séduisant.


Mais il suffit d’un geste, d’un souffle, d’un courage tardif pour que tout se déroule.

Et quand la pelote est à terre, il ne reste plus qu’un choix :

continuer à s’y emmêler, ou enfin apprendre à marcher sans fil.

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